
CORRESPONDANCE
... Les lettres commençaient à glisser sur moi, maintenant. Leurs flots ininterrompus se soulevaient au rythme de ma respiration hésitante. Au début de ma maladie, les premiers jours où j'avais dû rester couché, elles arrivaient éparses. Je les lisais, alors. Elles me parlaient de moi, souvent, et du monde, de son état, essayant de tracer enttre ce dernier et le mien un lien ésotérique et logique pourtant, comme un nageur désespéré s'obstine péniblement à rejoindre un rivage. Je visualisais les scripteurs. Leur Nom, leur contact astral, rare caresse dans ce monde de solitude. J'essayais de trouver un sens à ces phrases. Docilement, je tentais même de leur prêter celui qu'avait bien pu ou voulu leur donner leur auteur, et de m'en défendre ou de m'en pénétrer. Il subsistait alors en moi quelquechose de l'atavique croyance propre à mon Espèce, selon laquelle une oeuvre écrite, composée ou mise en Images pouvait entre des êtres établir une passerelle d'Amour, délivrer une étincelle d'Existence. Et même si je n'y croyais pas vraiment, j'essayais de jouer le jeu pour occuper le Temps.
Puis sont venus les jours de courrier plus dense.
J'ai commencé alors à n'avoir plus vraiment besoin de lire les lettres pour savoir leur contenu. il me suffisait de déchirer l'enveloppe et de fixer un instant mon regard sur l'ensemble des feuillets pour ressentir l'émotion figée que m'expédiait un de ceux qui s'étaient sentis concernés par ma chute. La douleur à cette époque-là vissait mes articulations au sol - car j'étais tenté parfois, encore, par l'hypothèse de me relever, que je persévérais à croire plausible-. La faiblesse de mon corps m'entourait d'un cocon de tiédeur et de brume, et cet écran, peut-être, modifiait ma perception du monde environnant, dont rien ne me permettait encore d'infirmer l'existence.
Mon état bien vite m'est devenu si familier qu'il me semblait faire partie intégrante de moi, ou plutôt, il me paraissait invraisemblable que j'aie pu être, en d'autres temps, autre chose qu'un aspect particulier de lui. Les lettres se succédaient presque sans intervalle. Mais peut-être mon Temps Intérieur ne faisait-il que se dérégler et la fièvre institutionalisée qui fondait mon corps à la vibration terrestre créait-elle une alternative plus appropriée à mon état mental présent. Je les touchais à peine, désormais, et la vision d'un seul caractère de mon nom sur l'enveloppe suffisait pour m'informer avec une acuité émotionnelle assez forte sur l'état profond de celui qui, un instant, s'était mis en orbite autour de l'intuition qu'il avait (était ?) de moi. Je développais sans doute, à cause de mon extrême faiblesse, d'un besoin inconscient, ou d'une grande habitude, un sens jusqu'alors à-peu-près inutilisé.
Je ne souffrais plus.
J'étais simplement envahi ; destitué, devrais-je dire, par un sentiment très puissant d'incapacité, de non-désir de me mouvoir, de penser, de rêver, seulement.
il me semblait disparaître dans une présence chaude qui s'enfuyait de moi, et mes doigts très flous ne touchaient plus les lettres, qui maintenant COMMENCAIENT à arriver par flots. Je ne sentais pas leur poids sur mon corps qui avait fini par s'omettre. La simple pensée du courrier, maintenant, me désaltérait de l'être des scripteurs, non plus comme des personnes distinctes, mais en tant que manifestations solitaires (et souffrant de l'Etre) d'un même schéma Astral -ou d'un même flash de mouvance cosmique- schéma (a)uquel j'avais participé, et dont j'avais avec passion témoigné, jusqu'à ce qu'une occulte impulsion de silence ne me couche.
Il me semblait enfin comprendre, et les terrifiants messages de solitude de tous ces êtres qui ne se savaient pas reliés (er) déchiraient les formes vacantes de l'espace que j'avais occupé avec une force prodigieuse. Rien, hélas, ne subsistait plus de mon corps, et même un tremblement du passé de mes mains ne pourrait retentir assez fort pour dire quoi que ce soit aujourd'hui à celui qui toute la nuit épaisse avait vainement tenté de ramener la vie, d'invoquer la chair dans ma substance, et qui, maintenant que tout était consumé, allait rentrer chez lui. (1982 - 1983 ?). Fond.Sonore. : East-West. Richard Pinhas [illustration : Viggo Mortensen (photo postérieure : 90s ?), un "vieux fan" auto-proclamé de R.Pinhas. lit (un texte militant, lui ?)]
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